Gérer l'héritage numérique : mots de passe et réseaux sociaux du défunt

Introduction
Lorsqu'une personne décède, elle laisse derrière elle bien plus qu'un patrimoine physique. Ses comptes Facebook, ses photos sur iCloud, ses emails Gmail, ses abonnements Netflix et parfois même des portefeuilles de cryptomonnaies constituent un héritage numérique qui nécessite une gestion attentive.
Pourtant, la législation suisse reste floue sur ce sujet. Qui a le droit d'accéder aux comptes d'une personne décédée ? Comment récupérer les mots de passe ? Que faire d'un compte Facebook d'une personne décédée ? Ces questions pratiques se heurtent souvent à un vide juridique et à des procédures complexes propres à chaque plateforme.
Ce guide vous accompagne pas à pas dans la gestion de la succession numérique d'un proche. Vous découvrirez comment faire l'inventaire de sa présence en ligne, les démarches spécifiques pour les principales plateformes (Meta, Google, Apple), la problématique particulière des cryptomonnaies, et surtout comment prévenir ces difficultés en organisant votre propre testament numérique.
Car au-delà des aspects techniques, il s'agit de respecter la mémoire et la vie privée du défunt, tout en permettant aux proches d'accéder aux informations nécessaires. Une démarche qui s'inscrit naturellement dans la gestion globale des comptes et abonnements numériques après un décès.
📌 En résumé (TL;DR)
La gestion de l'héritage numérique d'un défunt nécessite un inventaire méthodique de ses comptes en ligne. Chaque plateforme (Facebook, Google, Apple) possède ses propres procédures de mémorialisation ou de suppression, souvent complexes. Les cryptomonnaies représentent un défi particulier sans accès aux clés privées. La meilleure solution reste la prévention : créer un testament numérique, utiliser un gestionnaire de mots de passe avec fonction d'urgence et configurer des contacts légataires sur les principales plateformes.
📚 Table des matières
Le vide juridique de l'héritage numérique en Suisse
La Suisse ne dispose pas encore de cadre légal spécifique pour régler la succession numérique. Le droit successoral classique s'applique théoriquement aux actifs numériques, mais les plateformes en ligne imposent leurs propres règles via leurs conditions d'utilisation.
Cette situation crée une tension entre deux principes : d'un côté, les héritiers ont légalement droit aux biens du défunt, y compris numériques. De l'autre, la protection des données personnelles (LPD suisse et RGPD européen) protège la confidentialité, même après le décès.
Résultat : les héritiers possèdent théoriquement le droit d'accéder aux comptes, emails et données du défunt, mais l'accès pratique reste complexe et dépend du bon vouloir de chaque plateforme. Cette zone grise juridique complique considérablement la gestion de l'héritage numérique.
Pour comprendre les enjeux éthiques de cette présence en ligne posthume, consultez notre article sur la digitalisation de la mémoire.
Faire l'inventaire de la présence numérique du défunt
Avant toute démarche, établissez un inventaire complet des comptes en ligne du défunt. Cette étape est essentielle pour ne rien oublier.
Où chercher :
- Boîtes email (souvent la clé pour identifier d'autres comptes)
- Relevés bancaires et de carte de crédit (abonnements récurrents)
- Gestionnaire de mots de passe s'il en utilisait un
- Historique de navigation du navigateur
- Applications sur smartphone et tablette
Types de comptes à identifier :
- Réseaux sociaux (Facebook, Instagram, LinkedIn, X/Twitter)
- Services email (Gmail, Outlook, Yahoo)
- Stockage cloud (Google Drive, iCloud, Dropbox)
- Comptes bancaires et financiers en ligne
- Boutiques e-commerce (Amazon, eBay)
- Abonnements (streaming, presse, logiciels)
- Cryptomonnaies et portefeuilles numériques
Distinguez les comptes avec valeur patrimoniale (crypto, comptes payants) des comptes mémoriels (réseaux sociaux). Pour la gestion concrète de ces comptes, notre guide sur la gestion des comptes et abonnements numériques vous accompagne pas à pas.
Gérer les comptes des principales plateformes
Chaque plateforme a développé ses propres procédures pour gérer les comptes de personnes décédées. Les démarches varient considérablement selon le service.
Les géants du numérique ont progressivement mis en place des formulaires spécifiques et des options de commémoration. Certains permettent la désignation anticipée d'un contact de confiance, d'autres exigent des documents officiels et des délais importants.
Voici comment procéder pour les principales plateformes utilisées en Suisse.
Facebook et Instagram (Meta)
Meta propose deux options pour gérer un compte Facebook d'une personne décédée : la commémoration ou la suppression définitive.
Compte commémoratif : Le profil reste visible avec la mention "En souvenir de". Les publications et photos restent accessibles selon les paramètres de confidentialité initiaux. Personne ne peut se connecter au compte, mais les amis peuvent partager des souvenirs sur la timeline.
Si le défunt avait désigné un contact légataire de son vivant, cette personne peut gérer certains aspects du compte commémoratif : modifier la photo de profil, répondre aux demandes d'amis, épingler un message d'hommage.
Procédure : Remplissez le formulaire Meta dédié aux comptes de personnes décédées. Documents requis : certificat de décès, preuve de votre lien avec le défunt. Le traitement prend généralement quelques jours à quelques semaines.
La même procédure s'applique à Instagram, également géré par Meta.
Google (Gmail, YouTube, Photos, Drive)
Google a développé le Gestionnaire de compte inactif, un outil permettant de désigner jusqu'à 10 contacts de confiance de son vivant. Après une période d'inactivité définie (3 à 18 mois), ces contacts reçoivent un accès aux données ou une notification.
Si cette option n'a pas été configurée, les héritiers doivent passer par une procédure plus lourde via le formulaire de demande d'accès aux comptes de personnes décédées.
Documents nécessaires :
- Certificat de décès officiel
- Preuve de votre qualité d'héritier (certificat d'héritier)
- Copie de votre pièce d'identité
- Adresse email du défunt
Google examine chaque demande individuellement. Les délais sont longs : comptez plusieurs semaines, voire plusieurs mois. L'accès accordé est limité : vous pouvez télécharger les données (emails, photos, documents Drive), mais pas vous connecter au compte.
Cette procédure couvre Gmail, YouTube, Google Photos, Google Drive et tous les services Google.
Apple (iCloud, Apple ID)
Depuis iOS 15.2, Apple propose le programme Contact légataire numérique. Vous pouvez désigner jusqu'à 5 personnes qui pourront accéder à votre compte iCloud après votre décès.
Chaque contact reçoit une clé d'accès unique. En cas de décès, il présente cette clé et le certificat de décès à Apple pour obtenir l'accès aux photos, messages, notes, fichiers iCloud et sauvegardes. L'accès est accordé rapidement, en quelques jours.
Sans contact légataire désigné : La situation devient très complcompliquée. Apple privilégie la confidentialité et refuse généralement l'accès sans désignation préalable. Dans la plupart des cas, vous devrez obtenir une ordonnance judiciaire, un processus long et coûteux.
Cette politique stricte reflète l'engagement d'Apple pour la protection de la vie privée, mais elle peut bloquer définitivement l'accès aux souvenirs numériques (photos, messages) si aucun contact légataire n'a été configuré.
Autres plateformes (LinkedIn, X/Twitter, TikTok)
LinkedIn : Propose la commémoration ou la suppression du profil. Utilisez le formulaire dédié en fournissant l'URL du profil, le certificat de décès et votre lien avec le défunt. Le profil commémoratif reste visible mais ne peut plus être modifié.
X (anciennement Twitter) : Offre uniquement la suppression définitive, pas de commémoration. Un proche autorisé ou l'exécuteur testamentaire doit soumettre une demande avec documents officiels. Le compte est définitivement supprimé, impossible de le récupérer ensuite.
TikTok : Permet la suppression via un formulaire de demande spécifique. Documents requis : certificat de décès et preuve de votre autorité légale.
Conseil général : Pour toute plateforme, recherchez dans les pages d'aide les termes "compte décédé", "deceased user" ou "memorialization". La plupart des services ont développé des procédures spécifiques ces dernières années.
La problématique spécifique des cryptomonnaies
Les cryptomonnaies représentent un défi majeur dans la succession numérique. Sans les clés privées (private keys) ou les phrases de récupération (seed phrases), les fonds sont définitivement et irrévocablement perdus.
Contrairement aux comptes bancaires traditionnels, aucune autorité centrale ne peut réinitialiser un accès ou récupérer des fonds. La nature décentralisée des cryptomonnaies signifie qu'il n'existe aucun service client, aucun formulaire de demande, aucun recours possible.
Les chiffres sont vertigineux : Des études estiment que plusieurs milliards de dollars en Bitcoin et autres cryptomonnaies sont définitivement perdus, principalement par défaut de transmission des clés d'accès lors d'un décès.
Solutions de stockage : Les hardware wallets (portefeuilles physiques comme Ledger ou Trezor) sont sécurisés mais doivent être découvrables par les héritiers. La phrase de récupération de 12 ou 24 mots doit être conservée séparément, dans un lieu sûr.
Transmission sécurisée : Informez au moins une personne de confiance de l'existence de vos crypto-actifs, de leur localisation et de la méthode d'accès. Sans cette transmission, votre patrimoine numérique disparaîtra avec vous.
Prévenir : organiser son héritage numérique de son vivant
La meilleure stratégie pour faciliter la gestion de votre héritage numérique ? L'anticiper de votre vivant. Quelques heures investies aujourd'hui éviteront des mois de complications à vos proches.
Trois approches complémentaires permettent d'organiser efficacement votre présence numérique posthume : le testament numérique, les gestionnaires de mots de passe avec fonction d'urgence, et la configuration des contacts légataires sur les principales plateformes.
Ces outils existent et sont simples à mettre en place. Il suffit de prendre le temps de les configurer.
Créer un testament numérique
Un testament numérique est un document qui liste tous vos comptes en ligne avec des instructions précises pour chacun : conserver, supprimer, mémorialiser, transférer.
Ce document peut être intégré à votre testament classique ou constituer un document séparé confié à votre exécuteur testamentaire ou à un proche de confiance.
Que mentionner :
- Liste de tous les comptes (réseaux sociaux, emails, cloud, finances)
- Instructions spécifiques pour chaque compte
- Localisation des appareils et supports de stockage
- Informations sur les cryptomonnaies (sans les clés privées directement)
Important : N'inscrivez JAMAIS vos mots de passe directement dans ce document. Si le testament devient public ou accessible à plusieurs personnes, vous compromettez votre sécurité de votre vivant. Utilisez plutôt un gestionnaire de mots de passe avec fonction d'urgence.
Utiliser un gestionnaire de mots de passe avec fonction d'urgence
Les gestionnaires de mots de passe modernes comme 1Password, Bitwarden ou Dashlane proposent des fonctions de contact d'urgence ou d'accès d'urgence.
Principe : Vous désignez une ou plusieurs personnes de confiance. En cas de besoin, elles peuvent demander l'accès à votre coffre-fort de mots de passe. Après un délai défini par vous (24h à 30 jours), l'accès est automatiquement accordé, sauf si vous vous y opposez.
Cette solution est idéale : sécurisée de votre vivant (vous gardez le contrôle total), mais accessible à vos proches en cas de décès ou d'incapacité. Pas besoin de noter vos mots de passe sur papier ou de les communiquer à l'avance.
Recommandation forte : Si vous utilisez déjà un gestionnaire de mots de passe, configurez cette fonction dès aujourd'hui. Si vous n'en utilisez pas encore, c'est le moment de commencer. C'est la solution la plus efficace pour la transmission sécurisée de vos accès numériques.
Configurer les contacts légataires sur les plateformes
Les principales plateformes offrent désormais des options natives pour désigner un contact de confiance :
- Facebook : Contact légataire dans les paramètres de commémoration
- Google : Gestionnaire de compte inactif (jusqu'à 10 contacts)
- Apple : Contact légataire numérique (jusqu'à 5 contacts)
Configurer ces options prend 30 minutes au total et simplifie énormément les démarches pour vos proches. Sans cette configuration préalable, ils devront fournir des documents officiels, attendre des semaines ou des mois, et parfois n'obtiendront jamais l'accès (notamment pour Apple).
Action concrète : Bloquez une demi-heure dans votre agenda cette semaine pour configurer ces trois options essentielles. Vos proches vous en seront reconnaissants le moment venu.
L'héritage numérique représente un enjeu majeur dans notre société connectée. Entre comptes bancaires en ligne, réseaux sociaux, services cloud et cryptomonnaies, la présence digitale d'un défunt nécessite une gestion méthodique et respectueuse. Le vide juridique actuel en Suisse rend cette tâche complexe pour les familles endeuillées.
La meilleure solution reste la prévention : créer un testament numérique, utiliser un gestionnaire de mots de passe avec fonction d'urgence, et configurer les contacts légataires sur les principales plateformes. Ces démarches simples épargnent aux proches des complications administratives au moment du deuil.
Pour accompagner cette transition numérique, Wolky offre un espace dédié à la mémoire de vos proches. Vous pouvez publier un avis de décès en ligne à 180 CHF, créer une page commémorative et partager photos et souvenirs avec vos proches. Un moyen accessible et digne d'honorer la mémoire, tout en facilitant la gestion de l'héritage numérique.


